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« Quelques

peintures »

Anne Moreau


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P1030023 copie

Aletier, octobre 2015

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À paraître, Éditions  « LE TEMPS QU'IL FAIT »

En SOUSCRIPTION jusqu'à la parution le 17 janvier 2019

UNE EAU MÊLÉE DE PIGMENTS COLORÉS

Texte Anne Moreau

Préface Jean Planche

Photos Christian Mallier


Préface


Dans les ouvrages d’Anne Moreau se sont souvent inscrites des écri- tures, qui sont là comme des commentaires incorporés à l’image : enfouis en elle, ils lui apportent une profondeur différente, qui en creuse ou en brouille l’espace. Anne a été très tôt sensible aux anciens codex, de même qu’aux traités où Vinci décortique et annote les plans des machines qu’il invente, les schémas des procédés industrieux qu’il perfectionne. En un temps où la rêverie avait visiblement toute sa place dans la construc- tion d’un univers inséparablement mental et pratique. Un temps de découvertes grandes ou quotidiennes, qui fut l’enfance de celui qu’en Occident aujourd’hui nous connaissons. De la même façon, elle dit son goût aussi bien pour les antiques portulans que pour les cartes au trésor qu’elle dessinait enfant. Le temps dont elle se fait l’archéologue est donc autant celui qu’elle a vécu que celui dont a hérité notre modernité. Elle sera l’antiquaire de ses époques hautes ou basses. 

Dans le présent livre, ce qui vient se juxtaposer aux peintures qu’elle
a produites au long des années, et s’y entremêler, ce ne sont plus comme
dans ses tableaux des descriptions botaniques ou des avis de batellerie,
mais un chœur où se répondent le récit d’une vie de femme, les péripéties
d’une existence intimement liée à la peinture, les curiosités nombreuses
que manifestent, mises sur le même plan, des lectures éclectiques et
des rencontres marquantes. Le résultat est un recueil troublant où se rejoignent sans ménager de transitions précautionneuses mais en se fiant
au fil de profonds échos le livre de bord d’un long voyage en péniche puis
d’une vie éclusière, le compte rendu d’un apprentissage de peintre, une autobiographie familiale, des notes d’artiste, des protestations contre l’état
des choses, le passage par les livres, Yourcenar ou Beauvoir, Lacarrière ou

Bouvier, Simenon, parmi beaucoup d’autres écrivains ou artistes.

C’est un étonnant voyage que celui dans lequel se lance en 1978 Anne Moreau en établissant son atelier de peintre dans la cale d’une péniche avec laquelle elle entreprend dans des conditions pour le moins précaires de s’aventurer sur les rivières de France. Il faut imaginer Noé femme et peintre, capitaine novice mais déterminé d’une arche de fortune où embarqueront une chienne, une chèvre sans cornes, des amis et matelots de hasard. Noé accoste un jour au Pont-Neuf à Paris. À l’escale, une galerie, rue Jacob, la rencontre avec Denise Renard. Réflexions et anecdotes s’enchaînent. Entre le peuple de l’art et le peuple de l’eau, Anne navigue à l’estime. Elle apprend les mœurs et les vocabulaires, surtout celui des mariniers, qu’elle déguste avec gourmandise. Puis montera à bord Christian, le photographe en rupture, avec qui se forme le projet d’abandonner le bateau pour une vie d’éclusier. Une grange prêtée fera un magnifique atelier, les duretés du métier sont outrepassées comme par de nouveaux Robinsons ( il faut survivre aux glaces, à l’inondation, louvoyer entre règlements et coutumes des milieux traversés – comme lorsqu’à leur mariage ils font se côtoyer gens de l’art et gens du crû ).

Pour la dernière étape, toujours actuelle, nos héros s’éloignent de la rivière. Même si, dans la maison de Charente, on trouve encore des références marinières pour désigner certaines parties de l’habitation désormais pleinement terrienne, Anne et Christian sont redevenus des gens d’« à terre », des promeneurs même, équipés de cartes IGN. Anne s’est rapprochée des lieux où elle vécut, semble-t-il, le meilleur de son enfance, l’île de Ré, qu’elle raconte maintenant et où elle situe les racines de sa peinture. Son « retour à Ithaque » est essentiellement un retour sur soi, sur sa propre histoire et celle de sa famille, avec l’ancêtre peintre, Georges Moreau de Tours, Jacques Joseph, qui fut psychiatre et ami des poètes, à travers son étude des rêves et des drogues, son Club des haschichins auquel appartenaient Baudelaire ou Nerval, Dumas et Delacroix. Jusqu’au nœud familial qui se ferme autour des parents d’Anne, au drame où s’enfonce sa mère.

Mais tout se relie, et les intimes souffrances que l’on tente de desserrer trouvent toujours leurs résonances au long d’une vie, de ses résurgences et ses contrecourants. Comme pour ce nom donné au bateau qui rappelle celui d’une femme étrange de l’île qui y fut retrouvée noyée, la « Pique au vent», qui maraudait sur les plages de Ré et hantait de ses inquiétantes apparitions l’enfance d’Anne. L’image de cet apprenti-peintre qui dans le film de Tarkovski Andreï Roublev se noie tandis que les couleurs qu’il portait à sa ceinture se répandent dans le fleuve : « une eau mêlée de pigments colorés ».

Dans la vision qu’en propose Brueghel, la chute d’Icare a lieu dans un coin du tableau et «ses éclaboussures ne troublent en rien les préoccupations des autres mortels», note Anne. Elle remarque que le peintre constate mais ne s’indigne pas, maintenant un écart qui rend supportable l’indifférence. Elle avait dit se voir comme « un Icare à l’âme d’éponge, aux ailes collées de miel ».

Pour sa mère, dont elle écrit qu’elle sait si peu, «sinon l’entre-dit de son sourire », mais à qui en fin d’ouvrage elle dédicace son livre, Anne a ces mots : « Près d’elle, rien n’était simple, il aurait fallu savoir déchiffrer davantage, sans me faire embarquer dans le tourbillon dont bien malgré moi je me savais coupable : je suis le nœud, épine irritante d’un mariage contraint, au visage idyllique. »

Mais la peinture d’Anne Moreau se construit contre le drame, en « suscitant de la densité » ; en cherchant par une archéologie de plans une reconstruction mentale, Anne y affine sa perception des recouvrements où le dessous explique le dessus, au risque assumé du ténu, du quasi- effacement. Ce qu’elle désire n’est pas la beauté, qui ne viendra qu’en surcroît, mais « la profonde alliance ». Elle pense s’inscrire dans les pas du très discret Julius Bissier, de sa recherche de l’« a-dramatique ».

«Peindre n’est rien sans la compréhension des fluides», jusqu’à la
lave et au tsunami, affirme-t-elle dans une note de peintre. Cependant,
une dialectique profonde s’instaure tout au long de l’œuvre comme de
la réflexion entre exclusion et inclusion. Si elle séjourne auprès de l’eau

retenue, cette « aqua exclusa » dont procède le terme même d’écluse et

dont elle fait l’équivalent du tableau, Anne se sent«organiquement incluse ». Cela vaut en particulier pour la toile de lin, matériau du peintre. Comme plus tard le géotextile, la toile « impose son épiderme », en même temps qu’il importe d’«y mettre sa peau». Le livre de bord devient tatouage où s’inscrit une topographie. À l’horizon, une «géopoétique» à la manière de Kenneth White, une cosmogonie, selon les circonvolutions de retours en spirale, des « courants nattés qui ébranlent, nourrissent les profondeurs ».

Un programme s’élabore dans le secret de l’atelier qui se retrouve au passage condensé en des préceptes quasi alchimiques d’une obscure, étrange et brute beauté, à l’instar de celui-ci : « Peindre à la racine, les pigments perdent leurs eaux, font apparaître l’empreinte bleu rivière, blanc craie de Champagne, le rouge rééquilibre les densités du vert des cultures sous engrais. Juxtaposé au blanc, le vermillon appelle à la vigilance.» Ou, parmi beaucoup d’autres, cette note: «Il y eut la présence au temps, sa cartographie sur une surface plane à l’aide de pigments colorés. Peindre est venu sans bruit, d’instant en instant, de toile en toile, épaisseur de vie déposée.»

Jean Planche

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